Dans un discours fleuve prononcé samedi 31 janvier 2026 au siège du Front populaire ivoirien (FPI), Pascal Affi N'Guessan a livré une charge sans précédent contre le pouvoir d'Alassane Ouattara, accusé d'avoir instauré un système de "captation" de l'État par un "clan". Mais le président du FPI ne s'épargne pas lui-même : reconnaissant l'échec cuisant de l'opposition lors de la présidentielle d'octobre 2025, il appelle à une "révolution des mentalités" et à rompre avec le "providentialisme" qui paralyse, selon lui, la vie politique ivoirienne. Lire l’intégralité du discours du président du FPI.
Camarade Secrétaire général et Porte-parole du Parti,
Camarade président du Comité de contrôle,
Camarade présidente de l'Organisation des femmes du Front Populaire Ivoirien,
Camarade président de l'organisation des Jeunes du Front Populaire Ivoirien,
Camarade président des structures spécialisées et des structures d'activités,
Chers camarades membres de la direction du Parti,
Chers militants et militantes du Front Populaire Ivoirien,
Mesdames et Messieurs les journalistes,
Chers invités,
En ce moment particulier où une année s’achève et que s’ouvre une nouvelle année, la tradition voudrait que des hommes et des femmes qui vivent ensemble, partagent une cause commune, entretiennent des relations de diverses natures, s’aménagent un moment de retrouvailles pour partager le bilan de l’année écoulée et prendre des engagements pour l’année nouvelle. Nous sommes rassemblés ce jour pour sacrifier à cette tradition. Merci à tous d’être venus nombreux honorer de votre présence cette cérémonie. Merci au Secrétaire Général, Porte-parole du Parti pour les vœux chaleureux et militants qu’il a bien voulu m’adresser au nom des militantes et militants du parti.
Il y a un an, à cette même occasion, j’avais lancé trois appels : à l’endroit de ceux qui nous gouvernent, en direction de l’opposition et du peuple de Côte d’Ivoire.
J’avais alerté que 2025 serait une année capitale, décisive, pour la démocratie, la paix et la stabilité : une année d’espoir, mais aussi une année de danger si la Constitution était encore une fois violée, la transparence et l’inclusivité du processus électoral étaient sacrifiées et le dialogue politique méprisé. J’avais indiqué qu’il n’était pas trop tard pour faire de l’élection présidentielle du 25 octobre 2025 une véritable fête d’une démocratie apaisée, inclusive et porteuse de stabilité. J’avais exhorté le chef de l’État, à s’inspirer des exemples édifiants que nous offraient les pays africains, notamment le Sénégal et le Ghana. J’avais insisté sur la responsabilité particulière qui est la sienne de veiller au respect de la Constitution, de garantir la sécurité et l’intégrité des Ivoiriennes et des Ivoiriens, ainsi que l’unité de la Nation.
Un an plus tard, force est de constater que cet appel n’a pas été entendu. Le Président Alassane OUATTARA a tourné le dos au dialogue politique et ignoré les mises en garde de l’opposition ; il a méprisé les appels des autorités morales et religieuses, il a fait fi des recommandations des partenaires internationaux en faveur d’un scrutin présidentiel inclusif et transparent. Au lieu de rassembler, il a divisé ; au lieu de rassurer, il a crispé ; au lieu d’apaiser, il a réprimé violemment. Les conséquences de cette logique politique, de cette gouvernance politique, sont encore une fois désastreuses : encore des morts (dizaines), des milliers de blessés, des milliers d’arrestations et de nombreux dégâts matériels. La malédiction électorale continue de hanter la Côte d’Ivoire et de peser sur l’avenir du pays. Monsieur Alassane OUATTARA n’en a cure, pourvu qu’il soit au pouvoir et que lui et les membres de son clan continuent de vivre somptueusement aux frais de la République.
Si la responsabilité du Chef de l’État dans ce qui nous arrive est immense, celle de l’opposition politique l’est autant. C’est à celle-ci qu’il revient d’incarner une alternative crédible, de gagner la confiance du peuple pour libérer le pays d’une gouvernance despotique.
À cette fin, j’avais appelé à mettre fin aux calculs personnels, aux démarches solitaires et aux ambitions sectaires. J’avais invité les leaders de l’opposition à un dépassement historique, au rassemblement pour une Alternance Pacifique Inclusive et Démocratique (RAPID). J’avais souhaité que le Président Laurent Gbagbo, compte tenu de son rang et de son ancienneté, soit le catalyseur de ce rassemblement.
Hélas ! Les leaders de l’opposition ont été incapables de prendre la mesure de la gravité de la situation et du danger que représente pour le pays le RHDP, de résister aux pièges du pouvoir, pour rassembler toutes les forces vives de la Nation. Nous avons été incapables de dépasser nos egos. Nous sommes restés enfermés dans les logiques de chapelles, dans la culture de la discrimination et de l’exclusion. Au lieu d’un front commun de toute l’opposition, nous avons choisi l’émiettement entre des démarches individuelles et solitaires, la Coalition pour l’Alternance Pacifique en Côte d’Ivoire (CAP–Côte d’Ivoire) et le Front Commun PPA-CI / PDCI-RDA. Sans vision stratégique partagée, sans structuration opérationnelle et sans synergie entre les forces démocratiques, la lutte a sombré dès les premiers coups de semonce. Nous avons échoué sur toute la ligne. À l’évidence, nos compétences politiques et nos capacités morales n’ont pas été à la hauteur des défis. Nous avons manqué d’envergure.
Les conséquences sont immenses : au plan humain ces dizaines de morts, ces milliers de blessés et d’arrestations nous interpellent. Je voudrais donc saisir cette occasion de vœux de nouvel an pour adresser à nouveau aux familles qui ont été endeuillées, nos sentiments de profonde compassion, aux prisonniers notre solidarité et notre engagement à œuvre à leur libération. Au plan politique, les conséquences sont tout aussi lourdes : Alassane OUATTARA règne désormais en maître absolu sur toutes les Institutions. Les arrestations s’intensifient et n’épargnent personne : anciens ministres, ambassadeurs, maires, députés, jeunes, femmes, enfants. Alassane OUATTARA pousse son avantage pour opérer « le nettoyage politique ».
Le tournant dynastique que son régime vient d’emprunter exige que toutes les voix dissidentes soient éteintes. Les procès politiques à grand tirage auxquels l’opinion nationale et internationale aura droit au cours de l’année achèveront le processus de sidération des populations et de pacification du pays, comme au bon vieux temps du parti unique.
Pendant ce temps, les Ivoiriens souffrent. La cherté de la vie a atteint des niveaux insupportables. On n’a rien à manger parce qu’on ne peut plus rien acheter à cause de l’inflation des prix. On partage à deux ou trois familles une maison de trois pièces parce que les loyers sont hors de prix, les Yango nous ruinent financièrement, les bus nous abrutissent physiquement. Les conditions de vie se dégradent, les morts se succèdent avec leurs lots de charges sociales et de solidarité. On meurt de tout et de rien parce qu’on est mal payé, on mange mal, on est mal logé, mal soigné en cas de maladie.

La situation du monde rural est plus dramatique. Les paysans sont abandonnés. Les filières agricoles sont prises en otage par l’État, maintenant les producteurs dans la pauvreté et la précarité.
En réalité, il faut le dire avec clarté et gravité, aujourd’hui, c’est tout le pays qui est pris en otage : ses Institutions, ses ressources et même sa conscience.
Les Institutions étatiques sont prises en otage par le clan au pouvoir, qui se maintient et prospère par le détournement et le recyclage des ressources publiques.
Le détournement et le blanchiment sont le fondement de l’existence du clan au pouvoir. Leurs avoirs sont alimentés par plusieurs sources :
– des pots-de-vin dans les négociations de contrats
publics ;
– des commissions dans la signature de marchés publics ;
– le racket, le trafic d’influence dans les prestations de
service public ;
– parfois par l’aliénation pure et simple et à leur profit personnel d’actifs de l’État ;
– etc.
La diversité et l’importance des sources d’enrichissement illicite expliquent l’évolution souvent fulgurante de la situation économique et sociale des membres du clan.
Ces avoirs perçus illicitement sont recyclés dans des domaines qui permettent au clan de s’auto-entretenir et de prospérer : l’économie, la politique, les médias, la religion, les leaders d’opinion, etc.
Du jour au lendemain, ils / elles sont devenus tous / toutes des hommes et femmes d’affaires.
Afin de contrôler les Institutions qui sont la source du pouvoir, ils doivent tous s’engager en politique et gagner des sièges électifs. L’ampleur du blanchiment est à la mesure de l’enjeu. La consultation électorale est réduite à une vaste campagne d’achat des suffrages.
Quand dans cette foire, c’est celui qui investit le plus qui l’emporte, l’opération n’est plus une élection : c’est une vente aux enchères des sièges de députés. Avec l’argent de l’État détourné, on peut se permettre d’acheter autant de sièges de députés que l’on veut. Il n’y a aucun mérite. C’est illusoire, sans consistance politique et sans avenir. Face à ce scandale soyons sans complexe et sachons qu’un député élu démocratiquement vaut plus que 200 postes acquis aux enchères.
Il n’y a aucun mérite non plus quand le verrouillage du système électoral exclut injustement des candidats, favorise la transhumance et la fraude électorale.
Dans le processus de prise en otage du pays, le milieu des médias est infiltré, clientélisé, afin d’asservir les consciences par la propagande et de normaliser la soumission. Les membres du clan sont encensés, leur politique est légitimée, pendant que l’on voue aux gémonies les opposants au régime.
Même les hommes de Dieu n’échappent pas à la cour, à la campagne de séduction des membres du clan, croyant pouvoir corrompre Dieu lui-même pour obtenir sa bénédiction ou soucieux de soulager leur conscience chargée de péchés.
Afin de contrecarrer toute possibilité d’émergence d’un contre-pouvoir organisé, fort et susceptible d’ébranler le système, des partis politiques et des organisations de la société civile sont appâtés. Leur discours devient complaisant, Leurs décisions sont ambiguës et leurs postures contribuent à renforcer le clan au pouvoir.
À la tête du clan, Alassane OUATTARA fait régner l’ordre, la discipline et l’esprit du clan : pas de place aux ambitions individuelles, à l’esprit d’indépendance et à la concurrence interne. Lui seul distribue les Institutions et gère les carrières. Personne n’a droit à la retraite. On est membre du clan à vie. Au besoin, on procède à des arrangements institutionnels, à des rafistolages pour absorber l’évolution démographique induite par les recrutements : Vice-Président, Ministre-gouverneur, Ministre-conseiller, Ministre d’État-conseiller, Haut Représentant du Président de la République, Grand Chancelier honoraire, et dernièrement Vice-Premier Ministre. Le monstre du docteur Victor Frankenstein est né de ce genre de bricolage.
Mais si le clan se maintient et prospère, ce n’est pas du seul fait du génie d’Alassane OUATTARA. Celui-ci est malheureusement servi par un contexte psycho-social national qui ne s’est pas totalement libéré des pesanteurs du tribalisme, du conservatisme et du providentialisme, et qui contribue à disperser les énergies et à retarder le rassemblement pour la sauvegarde de la Nation.
Le tribalisme affaiblit le sens de l’intérêt national. Le conservatisme fait fi de l’évolution des idées, du mouvement de l’histoire et des changements qui s’opèrent dans le monde.
Tous deux n’ont que faire de la compétence et de la créativité. Ils n’ont pas le sens du progrès. Ils sont sectaires et bornés.
Le providentialisme, c’est-à-dire la croyance en un sauveur chargé d’une mission historique, voire divine, soumet des intelligences à une autre intelligence. Or, il y a abrutissement là où une intelligence est subordonnée à une autre intelligence. L’intelligence n’a pas besoin d’autre maître qu’elle-même.
Le tribalisme, le conservatisme et le providentialisme sont des obstacles à l’émancipation et au changement, à l’alternance politique. La lutte pour l’alternance doit cibler la libération des consciences.
Le pays est pris en otage, nous ne devons pas désespérer. Nous ne devons pas considérer que tout est bouclé ou que tout est définitivement acquis. Le combat doit se poursuivre. L’heure n’est ni au découragement ni à la résignation.
Au contraire, 2026 doit être l’année de la résistance et du sursaut. Nous ne pouvons pas abandonner la Côte d’Ivoire dans la situation où elle se trouve. Nous ne pouvons pas laisser Alassane Ouattara conduire son processus de succession dynastique. Nous devons libérer le pays.
Nous devons nous attendre à une année difficile.
Mais c’est précisément parce que les choses sont difficiles que nous sommes engagés en politique. C’est parce que les choses sont difficiles que nous avons créé le Front Populaire Ivoirien.
En 2026 nous devons faire preuve de sursaut et d’engagement politique pour libérer la Côte d’Ivoire.
La libération de la Côte d’Ivoire exige tout d'abord la clarification de notre stratégie politique. Nous devons tirer, avec lucidité et responsabilité, les leçons de nos échecs passés dans la lutte pour la liberté, la démocratie et l’alternance.
Le sursaut exige aussi une révolution des mentalités.
Elle consiste à rompre avec la résignation et l’acceptation passive des injustices, des violations des droits de l'homme et de la mauvaise gouvernance.
Elle suppose que chaque Ivoirienne et chaque Ivoirien prenne conscience que le pouvoir n’est pas une propriété privée, que l’État appartient à tous et que l’alternance n’est pas une faveur, mais un droit.
Cette révolution passe par le rejet du clientélisme, du tribalisme, du conservatisme et du providentialisme.
Face aux injustices, aux dérives autoritaires et à la confiscation de la démocratie, nous devons refuser l’indifférence et faire preuve d'engagement politique.
Combattre le providentialisme, c'est rompre avec les combats de personnes pour porter le combat du peuple ; porter le combat des idées, des projets de société pour la renaissance de la Côte d’Ivoire.
Nous devons comprendre que le salut de la Côte d’Ivoire ne viendra pas d’un homme providentiel, mais de l’engagement d’un peuple conscient, mobilisé et déterminé. Il nous faut rompre avec le providentialisme et promouvoir une vision résolument progressiste, fondée sur la responsabilité individuelle et collective. Nous devons, ensemble, prendre en main notre destin.
L'année 2026 doit être pour le Front Populaire Ivoirien l'année de l'émancipation et de l'affirmation : prendre en main notre destin, prendre la tête du combat, nous projeter pour la libération de la Côte d’Ivoire.
Pour cela, nous avons un ensemble de réformes à engager, une restructuration à mener pour remobiliser nos militants et redynamiser nos structures. Nous avons déjà entrepris d’importantes réformes avec la création des Conseils Politiques Régionaux (CPR). En 2026, les CPR devront jouer un rôle encore plus déterminant, car ce sont eux qui doivent être la cheville ouvrière de la lutte.
C’est autour des CPR que nous devons bâtir la redynamisation du parti.
Je saisis l'occasion pour saluer la brillante victoire de l'honorable Diby Kokora Bernard dans la circonscription électorale d'Andé, d'Assié-Koumassi, de N'Guessankro et de Bongouanou sous-préfecture.
Lorsque j’ai décidé de ne pas me présenter à cette élection et que nous avons fait le choix de Diby Kokora Bernard, il y a eu beaucoup de supputations. Certains ont pensé qu'il s'agissait d'une fuite d'un éventuel échec. D'autres ont cru que je prenais ma retraite de la politique.
Donc, si j’ai décidé de ne pas me présenter, c’est parce que j’ai estimé que le temps était venu de permettre la relève. C’est une ligne de conduite, une culture. On est attaché au renouvellement ou on est prisonnier des honneurs et des fonctions.
Pourquoi s'éterniser à un poste ?
Je suis contre le cumul des postes.
Il faut avoir le sens de la transmission. Chacun doit savoir, à un moment donné, quand il est temps de transmettre et comment le faire.
Je voudrais aussi saluer les camarades, candidats malheureux aux élections législatives du 27 décembre 2025. Je vous félicite pour votre courage, votre détermination et votre engagement dans un contexte électoral toxique marqué par la corruption, la fraude et la violence. Continuez d’être sur le terrain, aux côtés des populations.
La transmission du pouvoir à l'honorable Diby Kokora Bernard ne signifie en aucun cas la fin de ma carrière politique.
Je voudrais vous rassurer :
je ne peux pas me retirer à un moment où la Côte d’Ivoire a besoin de la mobilisation de tous ses fils pour sa libération. Je ne peux pas me retirer à un moment où le Front Populaire Ivoirien a besoin d'un sursaut pour reconquérir le pouvoir d'État. Nous sommes donc toujours ensemble.
Voilà donc chers camarades, le message que je voudrais vous adresser à l'occasion de la nouvelle année.
Bonne et heureuse année 2026 à toutes et à tous.
Vive le Front Populaire Ivoirien.
Vive la Côte d’Ivoire.
Je vous remercie.
Pascal Affi N’Guessan
Président du Front populaire ivoirien
Présentation de vœux 31 janvier 2026