Dans un entretien accordé mardi à Notre Voie, le président du Front populaire ivoirien (FPI) et de la CAP-CI, Pascal Affi N’Guessan, a livré une lecture sans concession de dix années de pouvoir RHDP. Du foncier public aux alliances diplomatiques, en passant par l’avenir de l’opposition, l’ancien Premier ministre trace les contours de ce qu’il présente comme un système où l’État et les affaires ne font plus qu’un.
Un pouvoir juge et partie
Le fil conducteur de l’entretien tient en une formule qu’Affi N’Guessan martèle dès les premières minutes : « Ils sont à la fois au pouvoir et dans les affaires. » Pour le président du FPI, le régime en place aurait fait du Trésor public, du patrimoine minier, pétrolier et commercial du pays un instrument au service d’un cercle restreint. « Ils arrachent les contrats. Quand ils trouvent un contrat juteux, ils le prennent », dénonce-t-il, avant d’ajouter une phrase qui résume l’essentiel de sa thèse : « Personne ne peut rien entreprendre en Côte d’Ivoire si vous n’appartenez pas au clan. »
C’est sur cette toile de fond qu’il inscrit l’annonce, survenue quelques jours avant l’entretien, du transfert du site du BNETD, le Bureau national d’études techniques et de développement, à un opérateur privé. De fait, le Conseil des ministres du 22 juillet 2026 a adopté un décret autorisant la cession de 22,2 hectares appartenant au BNETD à Cocody, une opération que le gouvernement présente comme une valorisation patrimoniale différée jusqu’à la livraison du nouveau siège de l’institution. Affi N’Guessan, lui, y voit un exemple type de gestion sans appel d’offres : « Un bien public, on ne peut pas l’offrir à un individu sans un appel d’offres. » Il cite dans la foulée les précédents de Zimbabwe, de Yopougon et des 35 hectares de Koumassi, qu’il range dans la même logique de transfert vers des « opérateurs privés avec lesquels on a un deal ».
« Nous serons des étrangers dans notre propre pays »
Le passage le plus frappant de l’entretien est sans doute celui où le président du FPI élargit son propos aux populations elles-mêmes. Il alerte sur un risque qu’il juge existentiel pour les Ivoiriens ordinaires : « Le pays est en train d’être bradé à une clique de gens et, si nous ne faisons rien, demain nous serons des étrangers dans notre propre pays, parce qu’on nous aura tout pris. Nous ne serons même plus maîtres des maisons que nous occupons, ni même des terres sur lesquelles nous vivons dans les villages. » Une formule qui résonne avec l’actualité des opérations de déguerpissement menées ces dernières semaines à Abidjan, notamment à Koumassi-Campement, où des centaines de familles ont vu leur habitat rasé. Un dossier qui continue d’alimenter l’émotion dans l’opinion publique et de nourrir la défiance qu’exprime le leader du FPI à l’égard de la gestion foncière de l’État.
Un cap fixé sur 2030
Loin de s’arrêter au constat, Affi N’Guessan trace une feuille de route pour l’opposition ivoirienne. Écartant tout risque de « distraction », il invite ses partenaires à se concentrer sur un seul enjeu : « la question de l’organe qui va prendre en charge les élections à venir » en vue du scrutin de 2030. « C’est à nous, dans l’opposition, si nous voulons servir la Côte d’Ivoire, si nous voulons mettre fin à ce scandale, de nous mobiliser sur ce qui est essentiel », insiste-t-il, appelant en parallèle le pouvoir à « ouvrir les négociations » avec ses adversaires politiques pour éviter que le pays ne revive « les situations du passé ».
Le président du FPI n’élude pas la question de savoir pourquoi, selon lui, le chef de l’État reste sourd à cet appel au dialogue. Sa réponse pointe vers l’international : « C’est parce que Ouattara est convaincu qu’il aura toujours le soutien de la France, des États-Unis, de l’Union européenne, de l’Union africaine et de la CEDEAO qu’il reste sourd à tous les appels au dialogue de l’opposition. » Une mise en cause directe des partenaires extérieurs de la Côte d’Ivoire, qu’il somme de « se réveiller » pour ne pas être, demain, « rejetées par les Ivoiriens ».
La polémique Mélenchon-ambassadeur
Interrogé sur les propos critiques de Jean-Luc Mélenchon à l’endroit d’Alassane Ouattara et sur la réaction qu’ils ont suscitée de la part de l’ambassadeur ivoirien à Paris, Affi N’Guessan livre une analyse institutionnelle mesurée avant de durcir le ton. Il rappelle d’abord que la France, contrairement à la Côte d'Ivoire selon lui, autorise ses partis d’opposition — notamment ceux de gauche — à critiquer librement le pouvoir en place, sans que cela n’engage « la France entière ». « C’est une erreur pour M. Bandaman Maurice de faire cette confusion », tranche-t-il, avant d’aller plus loin : « Il y a un deal entre la France et le régime de M. Ouattara. Et ce deal consiste, pour la France, à soutenir aveuglément M. Ouattara dans tout ce qu’il fait, à ne jamais condamner les actes lorsqu’il viole les droits de l’homme (…), lorsqu’il met des milliers d’Ivoiriens en prison. »
Une charge argumentée, un cap assumé
De la gestion du foncier public aux alliances diplomatiques du pouvoir ivoirien, en passant par la stratégie à adopter par l’opposition d’ici 2030, Pascal Affi N’Guessan livre dans cet entretien une grille de lecture cohérente de la situation politique ivoirienne. Une intervention qui, à quatre ans de la prochaine présidentielle, pose déjà les jalons du débat que le président du FPI entend porter dans les mois à venir. ■
Robert Krassault
ciurbaine@yahoo.fr