GRAND FORMAT

 UNE CÔTE DIVOIRE DE TRAFIQUANTS ?

ENQUÊTE SUR DES PRATIQUES QUI NHONORENT PAS LE PAYS

 

« Aujourdhui, le pays est livré aux trafiquants de toute nature, venus de tous les horizons. » En quelques mots prononcés à loccasion de son interview accordée à LInfodrome les 26, 27 et 29 août 2026, Pascal Affi NGuessan, président du Front populaire ivoirien (FPI) et ancien Premier ministre de Laurent Gbagbo, a posé un diagnostic sévère sur létat de la gouvernance ivoirienne. Trafic dor, trafic foncier, trafic dans ladministration, trafic jusque dans les ordonnances médicales : le réquisitoire est global. Reste à savoir ce que disent, sur ce point précis, les rapports officiels, les enquêtes journalistiques et les procédures judiciaires accumulés ces dernières années. Ce grand format propose un état des lieux, dossier par dossier.

 

« Une Côte dIvoire de trafiquants » : le constat dun opposant historique

 

Ancien chef du gouvernement sous la présidence de Laurent Gbagbo, Pascal Affi N'Guessan sexprime aujourdhui en porte-voix de lopposition. Dans linterview quil a accordée au média en ligne LInfodrome, diffusée en plusieurs volets thématiques plutôt quen un bloc unique, le président du FPI ne mâche pas ses mots à propos de la gestion du pouvoir en place. « Trafic de drogue, trafic dor et de pierres précieuses, trafic de terrain urbain et rural, trafic même dans ladministration. Même à la santé, il y a des trafics sur les ordonnances, les médicaments. A lÉducation nationale, aujourdhui, pour être affecté dun poste à un autre, il y a un trafic. Il faut mettre fin à tout cela », accuse Pascal Affi NGuessan, président du FPI, cité dans Notre Voie n°7980 du lundi 31 août 2026.

 

Répondant aux accusations du gouvernement dans laffaire dite « tous responsables de lorpaillage », portée par le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, lancien Premier ministre rejette fermement la faute sur le pouvoir en place. Pour lui, le gouvernement dAlassane Ouattara est « le seul et unique responsable du désastre national écologique » que constitue lorpaillage clandestin. Il dénonce par ailleurs une corruption systémique qui, selon lui, ne se limite pas à lor. Elle « gangrène aussi le foncier et le service public », jusque dans les affectations de postes administratifs, devenues objet de « trafic et de marchandage ».

 

Sur le volet foncier, le président du FPI cible en particulier les dérives constatées à Abidjan, la capitale économique, dont le point culminant reste selon lui le quartier de Koumassi-Campement. Le pouvoir, de son côté, nest pas resté silencieux. Un cadre du RHDP a répondu à lopposant en relativisant les griefs soulevés, tout en rappelant les tensions anciennes entre Affi NGuessan et son ex-mentor politique, Laurent Gbagbo.

 

Reste que le constat, aussi tranché soit-il dans la bouche dun opposant, trouve un écho troublant dans plusieurs dossiers documentés par des institutions officielles elles-mêmes, la Cour des comptes, le Conseil national de sécurité, l’Autorité de régulation de la commande publique, ainsi que par des enquêtes journalistiques indépendantes menées ces dernières années. Ce sont ces dossiers que ce grand format se propose de passer en revue.

 

Dossier n°1

 

Lor qui échappe à lÉtat : lorpaillage clandestin

Cest le cœur de la charge portée par Pascal Affi NGuessan, et cest aussi le phénomène le mieux documenté par les autorités elles-mêmes. Depuis 2021, le Groupement spécial de lutte contre lorpaillage illégal (GS-LOI) mène des opérations de démantèlement à travers le pays. Le bilan, à lui seul, donne la mesure du phénomène. Plus de 8.500 sites clandestins démantelés depuis 2021. 4.474 personnes déférées devant la justice, dont environ 65 % de ressortissants étrangers. Plus de 960 millions FCFA et environ 136 kg dor saisis.

 

Mais la répression peine à endiguer le phénomène. Les pertes annuelles pour lÉtat sont estimées jusquà 4.600 milliards FCFA, soit environ 142 tonnes dor qui échapperaient chaque année au contrôle étatique. Au-delà du manque à gagner fiscal, les conséquences sont environnementales, pollution des cours deau au mercure et au cyanure, destruction de terres agricoles et de couverts forestiers, et sécuritaires, avec la prolifération darmes et de réseaux criminels autour des sites dexploitation.

 

Sur le plan judiciaire, quelques affaires ont marqué les esprits. En 2025, Zié Daouda Coulibaly, ancien député RHDP de Yopougon, a été condamné à six mois de prison pour location illégale dautorisations dexploitation minière. Des peines plus lourdes ont également été prononcées contre des opérateurs chinois et dautres acteurs de réseaux structurés, notamment dans la région du Hambol.

 

Le Conseil national de sécurité et le gouvernement reconnaissent eux-mêmes la persistance, voire lextension, du phénomène, et appellent à une responsabilisation accrue des autorités locales et coutumières. Cest précisément sur ce point que le débat public sest cristallisé fin août 2026.  Le gouvernement, par la voix de son porte-parole, a évoqué une responsabilité partagée, y compris au niveau local. Ce que rejette Affi NGuessan, qui pointe en priorité les défaillances de lÉtat central. Le Groupement des artisans miniers de Côte dIvoire (GRAMCI), par la voix de son premier vice-président Eugène Malan, a lui aussi pris position fin août, plaidant pour une distinction claire entre orpaillage clandestin, qu'il condamne sans réserve, et petite mine artisanale formalisée, quil défend comme alternative économique légale pour les communautés locales.

 

Dossier n°2 

 

Cartes didentité et passeports : les zones dombre de lONECI et de la SNEDAI

 

Moins spectaculaire que lorpaillage, ce dossier nen est pas moins révélateur. Un rapport de la Cour des comptes, publié début 2024 sur lexercice budgétaire 2022, a mis en évidence des montants dérisoires reversés au Trésor public au titre des droits de timbre sur les documents didentité, quelques centaines de milliers de FCFA seulement, alors même que les volumes de délivrance de cartes nationales didentité et de passeports comptent parmi les plus élevés du pays.

 

Deux structures sont concernées. LOffice national de létat civil et de lidentification (ONECI) gère la carte nationale didentité. La SNEDAI, société liée à Adama Bictogo, alors président de lAssemblée nationale, gère quant à elle les passeports. La version officielle veut que les fonds collectés par ces structures, dans le cadre de conventions de concession, soient placés sur des comptes séquestres et ne transitent donc pas systématiquement par le Trésor de la même manière quune recette fiscale classique.

 

Mais des contre-enquêtes journalistiques et des prises de position de lopposition évoquent des opacités persistantes, des mouvements de fonds jugés suspects, et des soupçons de détournements portant sur des montants qui, cumulés sur plusieurs années, atteindraient plusieurs milliards de FCFA. Des audits et des procédures ont été engagés depuis, sans quun verdict définitif nait, à ce jour, tranché publiquement la controverse.

 

Dossier n°3

 

La lagune Ébrié, un « foncier artificiel » qui prospère dans lillégalité

 

A Abidjan, cest un autre trafic qui inquiète riverains, journalistes dinvestigation et jusquà certains services de lÉtat eux-mêmes: le remblayage illégal de la lagune Ébrié. Le principe est simple et lucratif. Des portions du domaine public lagunaire, pourtant protégées par le décret présidentiel n° 2019-591 du 3 juillet 2019, qui encadre strictement le remblayage, sont comblées puis transformées en terrains constructibles, avant dêtre revendues à prix fort.

 

Les chiffres donnent le vertige. Sur les 56.000 hectares que compte la lagune, plus de 450 hectares ont déjà été remblayés, une part importante de manière irrégulière. Les sites de MPouto, Biétry ou encore Koumassi figurent parmi les zones les plus touchées. Celles-là mêmes quévoque Affi NGuessan lorsquil cite Koumassi-Campement comme symbole des dérives foncières de la capitale économique.

 

Plusieurs enquêtes journalistiques, dont une investigation dEnquête Média largement reprise, ont documenté le fonctionnement de ce quelles qualifient de « mafia du foncier ». Un réseau dhommes daffaires, dintermédiaires et de complicités administratives qui permettrait, après coup, lobtention de titres fonciers en bonne et due forme sur des terrains remblayés illégalement. Une brigade spéciale de lutte contre le remblayage anarchique a depuis été mise en place, avec des saisies de camions et le gel de plusieurs sites. Début mars 2026, le directeur général des Affaires maritimes annonçait par exemple que plus de 70 hectares de domaines lagunaires avaient été soustraits à toute activité de remblayage. Un premier résultat, mais qui reste modeste au regard de lampleur du phénomène.

 

Un point interpelle particulièrement les observateurs. Des lanceurs dalerte ayant dénoncé ces pratiques ont eux-mêmes fait lobjet de poursuites, tandis que les auteurs présumés du remblayage sauvage circulent le plus souvent en toute liberté. Une asymétrie que plusieurs médias dinvestigation ivoiriens nont pas manqué de relever, sinterrogeant sur les protections dont bénéficieraient certains réseaux.

 

Dossier n°4

 

Fonds publics, marchés publics : une corruption aux multiples visages

 

Au-delà de ces trois dossiers emblématiques, plusieurs autres affaires nourrissent, année après année, le sentiment dune gestion publique gangrenée par des pratiques irrégulières.

 

Le Programme présidentiel durgence (PPU), ainsi que plusieurs fonds et structures publics, le Fonds dentretien routier (FER), la caisse dépargne, la filière café-cacao, ou encore la Gestoci, font régulièrement lobjet daccusations de détournements ou de mauvaise gestion, portant sur des montants qui, selon les sources, oscillent de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de milliards de FCFA. Ces chiffres, avancés en grande partie par lopposition et certains médias critiques du pouvoir, sont parfois contestés par les autorités, qui rappellent que des cadres du RHDP ont eux-mêmes été sanctionnés ou jugés dans certains de ces dossiers.

 

Sur le terrain des marchés publics, lAutorité de régulation de la commande publique (ARCOP) a exclu, en 2026, près de 180 entreprises pour des irrégularités constatées dans lattribution ou lexécution de marchés. Un chiffre qui donne une idée de lampleur des pratiques déloyales dans ce secteur, même sil traduit aussi, en creux, une volonté de mise en ordre.

 

La Haute Autorité pour la bonne gouvernance (HABG) enregistre chaque trimestre plusieurs centaines de signalements de corruption. Au premier trimestre 2026, environ 48 % des alertes reçues concernaient directement des agents publics. Une proportion qui illustre concrètement ce quAffi NGuessan dénonce lorsquil évoque le « trafic » dans lattribution des postes de ladministration. Sur le plan international, lindice de perception de la corruption de Transparency International situe la Côte dIvoire autour de 40 à 43 points sur 100. Une progression relative par rapport aux années antérieures, mais un score qui reste médiocre et loin de traduire une rupture nette avec les pratiques dénoncées.

 

Dautres dossiers, moins médiatisés mais tout aussi révélateurs, viennent compléter ce tableau. Fraude douanière, détournements constatés dans certaines mutuelles ou projets sectoriels, soupçons de blanchiment dargent ayant même donné lieu à des enquêtes menées par des juridictions étrangères, notamment en France et aux États-Unis, visant des personnalités appartenant aux élites politiques et économiques du pays.

 

Ce que dit le pouvoir en place

 

Face à ces accusations, le gouvernement RHDP ne reste pas silencieux. Il met en avant les actions engagées. Démantèlements de sites clandestins, condamnations prononcées, création de plateformes de signalement citoyen, dématérialisation progressive des marchés publics, et plus largement les résultats de la croissance économique ivoirienne. Les autorités rejettent souvent les accusations les plus lourdes comme relevant dun calcul politicien de lopposition, et rappellent quaucun parti nest à labri. Des cadres du RHDP lui-même ont été sanctionnés ou traduits en justice dans plusieurs de ces dossiers, à limage de lancien député Zié Daouda Coulibaly, condamné en 2025.

 

Lopposition ivoirienne dans son ensemble, le FPI de Pascal Affi NGuessan, mais aussi le PDCI-RDA ou le PPA-CI, ainsi quune partie de la société civile, y voient au contraire les symptômes dune corruption structurelle, touchant simultanément lor, le foncier, les services publics essentiels comme léducation et la santé, et jusquaux marchés publics. Cest ce faisceau de constats qui nourrit, chez le président du FPI, le raccourci frappant dune « Côte dIvoire de trafiquants ».

 

Ce que révèle, en creux, cette accumulation de dossiers

 

Pris séparément, chacun de ces dossiers pourrait être relativisé. Lorpaillage illégal nest pas propre à la Côte dIvoire, la spéculation foncière autour des grandes métropoles africaines est un phénomène régional, et la corruption administrative touche, à des degrés divers, la plupart des États du continent. Mais cest précisément leur accumulation, leur récurrence et leur diversité, de l'or à lidentité nationale, du foncier lagunaire aux marchés publics, jusquaux ordonnances médicales évoquées par Affi NGuessan, qui pose question sur la solidité des dispositifs de contrôle et sur la capacité de lÉtat à faire respecter ses propres décrets, à limage du décret de 2019 sur le remblayage, régulièrement contourné au vu et au su, semble-t-il, de tous.

 

Le traitement différencié observé dans certains dossiers, la sévérité apparente envers des lanceurs dalerte ou de simples internautes critiques, comparée à la lenteur des poursuites contre des réseaux structurés bénéficiant, selon plusieurs enquêtes, de protections administratives, reste sans doute lélément le plus préoccupant pour la crédibilité de lÉtat de droit ivoirien. Cest un chantier qui dépasse largement les clivages partisans, et qui engage la responsabilité de lensemble des acteurs publics, quelle que soit leur étiquette politique.

 

Dossier réalisé par

Robert Krassault

ciurbaine@yahoo.fr

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