Ils étaient à Abobo le samedi 2 mai. Ils étaient aussi à Bangolo, à l’extrême Ouest du pays. Et à Prikro, au Centre-est, à plus de trois cents kilomètres d’Abidjan. En choisissant délibérément une célébration décentralisée et simultanée de sa fête de la Liberté, le Front populaire ivoirien (FPI) a envoyé, cette année, un message politique d’une clarté remarquable : le parti de Pascal Affi N’Gueassan, donné pour mort par ses adversaires, est vivant. Et il entend le prouver sur le terrain, région par région, département par département.

Cette édition 2026 de la fête de la Liberté — manifestation instituée depuis 1991 pour commémorer l’avènement du multipartisme en Côte d’Ivoire — aura donc été, bien plus qu’une commémoration, une démonstration de force organisée à l’échelle nationale. Une tournée militante au long cours, dont Bangolo et Prikro constituent deux étapes particulièrement révélatrices, tant par la mobilisation enregistrée que par la teneur politique des discours prononcés.
Bangolo : la résistance à l’Ouest, entre colère et détermination
Dans la région du Guémon, à l'ouest du pays, c’est Gbaou Tahié Dra Adonis, vice-président du FPI chargé de cette région, qui a porté la parole du parti avec une franchise décapante. La journée avait commencé par un défilé géant à travers les rues de Bangolo, avant que les militants, rejoints par des délégations du PPA-CI, ne se retrouvent pour le meeting proprement dit.

Le ton adopté par Gbaou Tahié était celui de la dénonciation frontale. Dénonciation d’abord des intimidations subies par les militants FPI dans la région : des chefs coutumiers empêchés d’assister à une réunion de l’opposition, des transporteurs interdits de convoyer des militants, des propriétaires de bâches et de chaises dissuadés de louer leur matériel au parti. « Ce qui se passe chez nous ne se passe nulle part ailleurs », a-t-il martelé, posant la question centrale : « Où est la liberté d’expression ? Où est la cohésion sociale dont on parle tant ? »
Mais au-delà du réquisitoire contre les pratiques du pouvoir local, c’est la perspective électorale qui a dominé la prise de parole du vice-président régional. Avec une clarté d’intention qui tranche avec les tergiversations habituelles de l’opposition en période inter-électorale, Gbaou Tahié a annoncé la couleur : le FPI et le PPA-CI s’assiéront ensemble pour choisir des candidats communs aux prochaines échéances. « Par le passé, lorsque les élections approchent, nous nous faisons palabres. Cette fois, nous n’allons pas nous laisser distraire », a-t-il promis.
Cette annonce d’une alliance électorale structurée entre les deux principales formations de la gauche ivoirienne mérite attention. Si elle se concrétise, elle pourrait changer la donne dans une région du Guémon que le RHDP tient aujourd’hui à travers l’ensemble des mairies et des sièges de députés. Le FPI revendique cette région comme sienne, historiquement et politiquement. Il entend la reprendre.

Prikro : le réveil de l’Iffou, après quinze ans d’absence
A Prikro, dans la région de l’Iffou, la symbolique était différente mais tout aussi forte. Ce n’est pas tant la virulence du discours qui a marqué les esprits, mais l’ampleur inédite du rassemblement. Decastro Anoumataky Akessé, nouvellement nommé vice-président du FPI chargé de cette région, l’a lui-même souligné avec une émotion perceptible : cela faisait plus de quinze ans qu’un tel rassemblement n’avait pas été organisé dans l’Iffou.

Quinze ans. Le chiffre dit tout de l’état de délabrement militant dans lequel la crise postélectorale de 2010-2011 avait plongé le FPI dans certaines régions. Et il mesure aussi l’ampleur de l’effort de reconstruction engagé depuis. Les délégations venues des quatre départements de la région — Daoukro, Ouellé, M’Bahiakro et Prikro — ont défilé dans une ambiance festive, scandant leur attachement au parti au son des chants et des danses, le double doigt levé en signe de victoire.

Akessé a choisi un registre moins polémique que son homologue de Bangolo, préférant l’appel à la mobilisation interne et à la reconstruction de l’organisation de base. « N’ayez pas peur de faire de la politique. Faisons le travail du parti. Soyez des cadres dans vos zones respectives », a-t-il exhorté ses militants. La présence du PDCI à ses côtés a également été saluée, signal d'une volonté d’ouverture vers les autres forces de l'opposition dans la région.
L’installation officielle d’Azoumana Kouamé comme secrétaire général de la fédération FPI de l’Iffou a par ailleurs donné à cette journée une dimension institutionnelle, au-delà du meeting : le parti structure, nomme, organise. Il prépare les prochaines batailles avec méthode.

Une opposition qui reprend confiance
De Bangolo à Prikro, en passant par Abobo deux jours plus tôt, le FPI a donc réussi, en ce début mai 2026, à démontrer sa capacité de mobilisation à travers le pays. La fête de la Liberté éclatée, loin d'être un simple exercice commémoratif, s’est imposée comme une opération politique de reconquête territoriale, méthodique et déterminée.
Reste à savoir si l’élan de ces journées débouchera sur une véritable coalition de l’opposition, capable de traduire en résultats électoraux concrets cette énergie militante retrouvée. C'est à cette condition, et à cette condition seulement, que le FPI pourra transformer ses rassemblements en victoires. La route est longue. Mais à Bangolo comme à Prikro, le parti a prouvé qu’il n’avait pas renoncé à la parcourir.
Robert Krassault
ciurbaine@yahoo.fr