Les résultats provisoires proclamés lundi par la Commission électorale indépendante (CEI) dessinent le paysage politique d’une Côte d’Ivoire où la domination du parti au pouvoir se conjugue paradoxalement avec un désengagement massif des citoyens. Le scrutin législatif du 27 décembre 2025 restera dans les annales comme celui de tous les contrastes : triomphe électoral d’un côté, désaffection démocratique de l’autre.
Avec 197 sièges sur les 255 que compte l’Assemblée nationale, le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) réalise un véritable raz-de-marée électoral. Cette majorité qualifiée, obtenue dans 155 circonscriptions, confère au parti présidentiel une liberté d’action totale, y compris celle de réviser la Constitution sans avoir besoin du moindre appoint parlementaire. Le président Coulibaly-Kuibiert Ibrahime, qui a supervisé la proclamation des résultats, peut savourer ce succès qui consolide l’emprise de sa formation sur les institutions ivoiriennes.
Cette domination relègue l’opposition à un rôle de figuration. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), pourtant héritier du parti fondateur de l’indépendance, ne parvient à décrocher que 32 sièges dans 25 circonscriptions. Quant au Front populaire ivoirien (FPI), autrefois pilier de la vie politique nationale, il est réduit à sa plus simple expression avec un unique siège. Cette débâcle de l’opposition traditionnelle traduit soit un affaiblissement structurel de ces formations, soit les effets d’un système électoral qui favorise mécaniquement les grandes machines politiques.
Derrière ces chiffres triomphaux se cache cependant une réalité plus inquiétante pour la démocratie ivoirienne. Sur 8.597.092 électeurs inscrits, seuls 3.012.094 se sont déplacés dans les bureaux de vote, soit un taux de participation de 35,04 %. Jamais depuis le retour de la paix, l’abstention n’avait atteint de telles proportions. Près de deux électeurs sur trois ont choisi de bouder les urnes, symptôme d’un malaise profond dont les causes méritent d’être interrogées.
Cette démobilisation massive peut s’expliquer par plusieurs facteurs. La perception d’un scrutin joué d’avance, le sentiment que le vote ne change rien à la vie quotidienne, la lassitude face à une classe politique perçue comme déconnectée des préoccupations populaires, ou encore les difficultés matérielles d’accès aux bureaux de vote dans certaines zones rurales. Quelle qu’en soit la raison, cette abstention record entache la légitimité démocratique de la nouvelle Assemblée.
Fait notable, 23 candidats sans étiquette politique sont parvenus à se faire élire dans 22 circonscriptions. Ce phénomène, marginal en apparence, traduit peut-être une aspiration des électeurs encore mobilisés à un renouvellement des pratiques politiques, loin des grandes machines partisanes.
Alors que la CEI dispose désormais d’un délai de cinq jours pour recevoir d’éventuels recours, la question demeure : comment gouverner légitimement lorsque moins d’un citoyen sur trois a participé au choix de ses représentants ? Le RHDP a certes remporté une victoire incontestable sur le plan électoral, mais le véritable défi qui attend la nouvelle Assemblée sera de reconquérir la confiance d’un peuple qui, par son absence, a exprimé le plus cinglant des désaveux.
Robert Krassault
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